Lucien lancelac

Lucien Lancelac (1853 / 2000…?) n'est pas l'artiste le plus important des XIXe, XXe et XXIe siecles, mais c'est lui le plus patient.

Lancelac again

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La prochaine « conférence Lancelac » c’est lundi 26 octobre, à 19h chez Guillaume Brabant qui met son atelier à notre disposition : J-Ph Boin (conférencier), Carine Grieg, Soline W., (accompagnement musical), et surprises.

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Aventures dans les arts plastiques

Lancelac fait du vélo, Lancelac va dans l’espace, Lancelac au zoo…etc.

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La prochaine lecture-conférence illustrée sera présentée samedi 4 juillet vers 18h pour le Dim des dims. Quelques aventures de Lancelac au pays des arts plastiques. Et quelques chansons.

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VIE DE LANCELAC 7 (la biographie suite) : Lancelac va dans l’espace.

Pour rompre avec la monotonie d’une biographie trop chronologique, voici un petit épisode récent qui donne la dimension du paysage dans lequel évolue notre personnage:

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Panamarenko

Lancelac va dans l’espace.
Parmi les épisodes remarquables qui alimentent une existence hors-normes, certains peuvent prêter le flanc au doute ou même paraître invraisemblables. C’est le cas de l’ahurissant voyage de Lancelac à travers la galaxie, qui lui permit d’explorer plusieurs planètes dont il nous donnera un précieux aperçu dans ses écrits. La réflexion engendrée par ce voyage scientifique entrainera son œuvre sur des terrains inédits. Ceux qui doutent des vérités qu’expose cette biographie ne seront pas plus convaincu ici, mais le spectateur éveillé, dont l’enfantine chandelle de poète ne s’est pas encore laissée souffler, se laissera emporter par l’évidence, surtout lorsqu’il apprendra que c’est tout bêtement grâce au génie belge de Panamarenko qu’un tel voyage devient réalité. Panamarenko ayant besoin d’un co-pilote fiable pour l’une ou l’autre de ses machines volantes a cherché autour de lui quelqu’un d’assez audacieux et expérimenté, avec l’esprit suffisamment aérien pour se lancer dans l’aventure. Par chauvinisme, il a tout d’abord contacté le colonel Buck Danny, qui reste le meilleur pilote belge, indétrônable, mais l’affaire ne peut être conclue sous prétexte de copyright. C’est pourtant le généreux Buck lui-même, fervent admirateur de l’œuvre de Lancelac, qui suggère à son compatriote de s’adresser à l’artiste français. En plus d’un goût commun pour l’aéronautique, les deux héros partagent effectivement la même incohérence dans la longévité. Bien sûr Danny est beaucoup plus jeune que Lancelac, mais il étire également sa longue carrière, sur une durée aussi élastique que le grain inaltérable de sa peau de papier.

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Pour décider Lancelac, Panamarenko a la bonne idée de lui rendre visite à bord d’un de ses engins imaginaires. Malheureusement aucune de ses machines rêveuses ne se trouve en mesure de prendre l’air. Il faut donc passer par le subterfuge de faire traîner la machine inerte sur les routes derrière une auto, ce qui ne plait pas du tout au suisse Roman Signer qui, depuis son kayak de tarmac tentera de déposer une plainte pour plagiat. Dans un grincement effroyable, au milieu d’un énorme nuage de poussière, Panamarenko fait une entrée remarquée à Sainte-Oxymore, et vient stopper devant le cottage, dans un tête-à-queue légèrement puéril. Le belge s’extirpe de son traineau, secoue la couche de poussière qui macule sa cote d’aviateur, puis toussant et crachant, prie Lucien de lui servir une bière fraîche. Lancelac qui ne parle pas le belge ne réagit pas immédiatement, mais très vite le langage des signes brise la glace entre les deux hommes qui ne mettent pas longtemps à trouver un terrain commun.
Le lendemain quelques curieux se pressent sur la place du Martroi où est installée la capsule cosmocomique. Les deux pilotes sont à bord, en pleine méditation. On peut apercevoir leurs visages concentrés par les hublots.
Un grand silence s’installe pendant un long moment. On attend le départ. Rien ne se passe. Puis quelques voix ironiques s’élèvent parmi l’assemblée. Dans le cockpit aucun des deux artistes ne semble remuer. On dirait qu’ils dorment les yeux ouverts derrière les lunettes d’aviateurs. Ils ressemblent à des répliques en cire pour le musée Grévin. Les curieux déçus s’éloignent bientôt en lançant des propos acerbes contre l’art contemporain. Ce n’est que le lendemain que les pompiers alertés viendront déloger les deux pilotes comme figés dans une torpeur.
Juste après le compte à rebours déclenché par le belge, la capsule s’est propulsée d’un bond vers les espaces sidéraux. Si l’on en croit les récits de Lancelac, la lune est atteinte en seulement quelques secondes. Cette première exploration est un peu décevante pour les deux cosmonautes qui ont l’impression d’être déjà venus plusieurs fois. Lancelac croit même reconnaître les empreintes de ses sabots d’enfance. La poussière du sol lunaire fait tousser le belge. Il s’empresse de retrouver le frigo du vaisseau pour décapsuler une canette. Ce n’est que bien au-delà du système solaire que l’expérience rencontre ses premiers succès poétiques. Les deux cosmonautes vont visiter tout un tas de planètes et de cailloux inconnus qui meublent l’espace.
La planète Barnette n’est pas habitée ; vue d’en haut, elle ressemble à un grand désert, tantôt d’une couleur, tantôt d’une autre, sillonné par un long fleuve tranquille mais inquiétant. Son satellite s’appelle Jackson. Il est encore plus inhospitalier car son atmosphère humide lui vaut d’être constamment exposé à des pluies d’huiles multicolores. Sur Dada II, galopent des poneys sans queue ni tête. Sur Fluxus, des esprits flottants gravent sur les murs des cavernes des poneys sans queue ni tête. La planète Magrit est difficilement accessible à cause des myriades de météorites en forme de pommes qui la bombardent en permanence. Sur Tango-tanguy se trémoussent des vers répugnants. Sur Little-Klein une mousse spongieuse recouvre le sol. Elle crache un jus bleu quand on essaie d’y marcher. Seules quelques nymphettes y gambadent. Elles s’exhibent toutes nues et maculées de bleu dans d’étranges galipettes. Sur Dali-la-molle le sol est si vaseux que n’importe quoi s’y enlise : cendriers, fauteuils, angélus, tamanoirs, taxis… même les escargots s’enfoncent dans la métaphysique mélasse. De temps en temps la vase régurgite un élément de cette brocante. C’est ainsi que les aviateurs voient retomber sur le capot du vaisseau un gros mouton mou qui vient s’écraser avec un bruit flasque. De Chirika émane un silence mortel coupé à intervalles réguliers par de stridents coups de sifflet. Des ombres inquiétantes se profilent parmi des architectures délaissées. Il peut arriver, mais rarement, qu’un ballon traverse la rue en roulant, mais aucun gamin ne vient le récupérer. Fontana flotte dans un espace mélancolique creusé de crevasses dangereuses.
Boschbordel accueille sur son sol noir tout ce que les galaxies abritent comme dépravés, pervers, détraqués ou patachons, et Dieu sait s’il s’en trouve pour venir alimenter la perpétuelle partouze!
Lassés de ce chaos cosmique qui n’apporte aucune réponse à leurs attentes, finalement rebutés, Lancelac et son complice regagnent vivement le plancher des vaches de notre belle planète bleue.
– « Verte ! » s’écrie Panamarenko en désignant la couleur de la bouteille de Stella qu’il sirote.
– « Mais non : bleue ! » réplique Lancelac, d’un ton las qui scelle le désaccord installé entre les deux aventuriers.
Un Lancelac amer, revenu du ciel et de la Belgique, adresse à peine un signe d’adieu à un Panamarenko prié de rapatrier ses mirages délétères.

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VIE DE LANCELAC 6 (Biographie, la suite)

Rien qu’Edal.
C’est par cette réponse pleine de modestie que Nerik Edal, alias Lucien Lancelac, se défendra bien plus tard devant ceux qui s’arrachent l’honneur de sa présence dans les salons et qui ne peuvent s’empêcher de hisser l’artiste sur un piédestal, le comparant aux génies de l’histoire avec une exagération qui l’incommode. A certains qui croient le flatter en le désignant comme le Poussin sancerrois ou le Vinci du Berry, il rétorque cette simple phrase, pourtant pleine de double-sens : « je ne suis qu’Edal ! », alors même que tout Paris l’acclame désormais sous son vrai nom de Lancelac.
Partout où l’on pense, partout où l’art de demain se prépare et se commente, on réclamera un jour Lancelac, mais pour en arriver là, il aura fallu attendre. Et souffrir. Un regard en arrière permet de récapituler cette ascension douloureuse ; revenons en des temps où notre héros se fait encore appeler Edal.
Parmi les quelques artistes ayant remarqué le Coucher de soleil au salon, figure le vieux Courbet qui vient à peine de sortir de prison où il était enfermé pour ses activités communardes. Courbet, qui s’est évertué toute sa vie à rafraîchir les sujets de la peinture, souvent avec audace, a été choqué par la facture rude, râpeuse, essentiellement terrienne du tableau, par le traitement radicalement matiériste qu’Edal fait subir à l’art du paysage avec une détermination que lui-même n’aurait jamais osée. Celui qui a peint l’Enterrement à Orly comprend la présence dérangeante du morceau de papier comme le signe d’une vanité qu’on peut résumer ainsi : sous le papier, la peinture, sous la peinture, la toile, mais à la fin du cycle : le papier est là encore, tant il est vrai que le papier n’est souvent fait que de vieux chiffons et que les « toiles » finiront sans doute ainsi ! Quelle funeste mise en abyme ! Quelle métaphore lumineuse de la part du peintre qui nous fait ce clin d’œil en forme d’aller-retour fatidique ! Devant l’annonce d’une perspective aussi vertigineuse, Courbet sent que la vieille peinture est sur le point de vaciller ; il envisage avec tristesse les conséquences que ce type de prise de conscience va produire pour la suite de la réflexion artistique, même s’il se doute que le pire n’est pas encore pour tout de suite. Son esprit encore vif anticipe un tourbillon de radicalisations sémantiques qui l’épouvantent à l’avance.
Courbet cherche la rencontre avec ce jeune génie que personne n’a encore pu entrevoir. Il se renseigne à la poste, obtient bientôt un nom et une adresse pour l’expéditeur du tableau : un certain Lancelac citoyen d’Enchevese, un petit village au fond du Berry. Sans tarder, le grand peintre saute dans une calèche et se fait déposer sur la route d’Enchevese. Il ne tarde pas à croiser Lucien qui se rend sur le motif avec son attirail. « Bonjour Monsieur Lancelac! ».

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Bonjour Mr Lancelac! / G. Courbet

Lucien a tout de suite reconnu Courbet. Il reste interloqué, le vieux maître retire son chapeau, serre respectueusement la main du jeune peintre. Cette main qui est responsable du Coucher de soleil sur la Gueuse et que Courbet, ému, ne se décide plus à lâcher, ne tarissant pas d’éloges au sujet du tableau. Courbet exprime le but de sa visite : il veut voir « d’autres tableaux comme ça ! ».
Lancelac est mal à l’aise, il est gêné de se trouver découvert, il est surtout impressionné : Courbet est un maître pour lui. Il a vu dans les gazettes des reproductions de l’Enterrement à Orly, de l’Angélus de Millet, de l’Orifice du monde… il balbutie une formule de politesse, tente à son tour de manifester son admiration par quelques compliments sur ces œuvres célèbres et, accompagnant le vieux peintre jusqu’à sa maison, demande à Patience de préparer la trempée pour cet hôte de marque (il s’agit d’une boisson sucrée à base d’un peu de vin et de beaucoup d’eau où barbotte de la mie de pain qu’on affectionne à la campagne pour les grandes occasions). C’est autour d’un bol de trempée que les deux artistes vont faire connaissance. Très vite une complicité s’installe au-delà des générations. Lancelac se détend, il répond comme il peut aux pressantes questions de son aîné qui semble impatient de jeter un œil sur les œuvres. Il finit par conduire Courbet dans la grange. Celui-ci contemple longuement chaque peinture, une à une, en silence. Au bout d’un temps, le vieux maître sort de la grange comme tétanisé. Son mutisme est impressionnant pour un homme à la réputation de « grande gueule ». Il se tourne alors vers Lucien et là, ce que personne n’a jamais vu se produit : Courbet s’incline ! Il s’incline devant Lancelac et s’en va sans avoir prononcé un mot. L’épisode laisse Lucien dans la perplexité. Mais cela n’est rien à côté de celle dans laquelle est plongé Courbet.
Il pourrait encore sauver la peinture en en restant là, en laissant croupir au fond de son trou celui par qui le mal peut arriver, mais sa curiosité d’artiste, parfois mortifère, peut-être aussi une forme de morale lui interdisant toute intervention négative, réactionnaire, le poussent à laisser aller et même à déclencher les choses. La fatalité est en marche. D’un autre côté, il est assez fier de se trouver complice devant l’Histoire pour une telle affaire
Environ un mois plus tard, Lancelac reçoit une lettre pleine d’enthousiasme, c’est Courbet qui l’invite à Paris. Ce dernier appuie sa proposition en laissant entendre des promesses d’avenir qui n’ont pas de peine à convaincre. Le temps est venu pour Lancelac de se rendre à la capitale.
Chez Courbet, où il s’installe au début, Lucien va rencontrer tout ce qui compte alors. Le grand peintre a décidé de faire entrer Lancelac dans le monde. Ce dernier n’a exigé qu’un détail : « Pour vous qui connaissez l’origine, je suis Lancelac, mais pour les autres je ne suis qu’Edal ». Jusqu’à nouvel ordre, Lancelac sera donc présenté sous le nom d’Edal.
Courbet, complice, promet de garder le secret. Il se prend d’affection pour le jeune homme dont il redoute l’intuition mais apprécie la fraîcheur et la naïveté qu’il voit comme une marque d’authenticité. Par leurs sources, les deux hommes sont liés à la campagne, à la terre, et cela suffit à rassurer le vieux peintre. Après tout, si la terre est éternelle, la peinture l’est sans doute aussi ?

L’origine.
Chez Courbet, Lucien, ou plutôt Nerik (nommons le provisoirement ainsi pour garder le fil) découvre l’œuvre du grand maître. Il est à son tour passionné par les toiles qui s’alignent devant lui. Bien sûr, à ses yeux l’ensemble parait déjà périmé pour l’époque, mais le jeune homme sait se taire, il sait faire la part des choses et reconnaître la force de ces œuvres lorsqu’on prend la peine de les contextualiser. Pour lui, Courbet reste un pionnier. De son côté, celui-ci semble apprécier l’intérêt de Nerik. Il décide de lui montrer l’Origine comme il a l’habitude de faire avec ses hôtes de marque ; c’est un rituel auquel on n’échappe pas. Il entraîne son jeune ami vers un recoin sombre de l’atelier où trône un chevalet recouvert d’une guipure.
« Edal, connaissez-vous la femme ? » demande brusquement le vieux Gustave d’une voix tonnante.
« Et bien la voici devant vous, non de dieu de bordel! ». Ce disant il arrache vivement le voile qui recouvrait un petit tableau sur lequel se penche Nerik et où il découvre…
Courbet s’amuse fort de voir le visage tout empourpré de son protégé, il part d’un gros rire gras.
« Mon petit bonhomme, il va falloir que je vous aide à remédier à cette lacune ! ».
Edal préfère laisser croire à Courbet que c’est la crudité du sujet qui le surprend et le fait rougir de la sorte, il n’ose pas avouer, de crainte de vexer le maître, qu’il trouve en fait la toile bâclée, comme traitée à la va-trop-vite, ce qui est confirmé par les nombreux poils de pinceau collés dans la peinture que le peintre n’a certainement pas vus, qu’il n’a donc pas pris soin de retirer. Edal a tout de suite deviné, devant l’Origine, que Courbet ne voit plus très bien ce qu’il brosse. Pour lui, c’est clair, le vieux maître n’a plus les yeux en face des trous ; il est fini. Mais la politesse et le respect l’obligent à se couler dans le scénario de Courbet. Pour lui complaire, Edal se laisse donc présenter aux femmes.

Lacunes.
Pour ce sujet, Courbet est encore un maître. Il organise chez lui des soirées fines en l’honneur d’Edal où sont conviées de jolies modèles et quelques convives triés sur le volet. Edal peut s’exercer à une pratique encore nouvelle pour lui et faire de rapides progrès techniques qui font plaisir à son mentor. Plus tard il pourra dire « pour l’amour, je suis de l’école de Courbet ! », ce dont il sera assez fier. Dans sa correspondance, Edal dévoile ses premières impressions devant la rencontre avec le beau sexe : il fait part de son inquiétude à l’instant de découvrir, entre les cuisses des femmes, un système pileux inattendu, qui n’apparait jamais sur les tableaux. Sauf sur ceux de Courbet ! Il est alors pris d’un doute à propos de son premier jugement sur l’Origine.

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La vérité sortant du puits / Charles West Cope

C’est également par l’intermédiaire de Courbet qu’Edal fait la connaissance du peintre William Bouguereau. Cette rencontre aura elle aussi des conséquences déterminantes pour l’œuvre du jeune artiste. C’est grâce à lui qu’il se débarrassera de la facilité des papiers collés, qui ont vite tendance à devenir une « manière » vidée de sens. A son école, Edal renoncera à la matière (ce qui lui vaudra les sarcasmes de Courbet qui y voit une régression fatale) pour oser le lisse et le glabre qui lui semblent mieux convenir à la représentation idéale des femmes, dont il a le projet de se faire chantre à son tour, en attendant de trouver un sujet plus sérieux. Courbet et Bouguereau se détestent. Au café Lampion, à la suite d’un violent échange verbal qui a bien failli tourner au duel, les deux adversaires, sur le conseil de quelques témoins de la scène, ont accepté de lâcher les armes pour s’en remettre à une partie de scrabble afin de départager leur honneur blessé. William Bouguereau est à moitié anglais et se prétend imbattable au scrabble. Chacun ne pouvant baisser la garde devant son rival, la partie est vite devenue une tradition qui se répète depuis des années sous les tonnelles du café Lampion, en présence de quelques invités, car dès que l’un gagne, l’autre exige sa revanche pour la prochaine fois.
Par défi, Bouguereau commande toujours une bouteille de Bordeaux, sachant très bien que l’autre ne boit que des vins du Jura. Courbet, n’apprécie pas non plus les manières affectées de celui qu’il considère avec mépris comme un peintre pour américains, ce qui revient à dire si l’on se replace dans le contexte de l’époque, un peintre pour cow-boys ou pour apaches. Bouguereau interpelle toujours Courbet en mutilant volontairement Gustave : pour lui « Gus » sonne tellement plus anglophone ! Exaspéré, l’autre s’applique à agacer William en l’appelant de son second prénom que celui-ci voudrait tenir caché : Adolphe.
Au cours de l’une de ces fameuses parties, dans l’atmosphère tendue habituelle, Adolphe, arborant un rictus narquois, place sur le tapis de jeu le mot r-a-p-i-n qui lui rapporte 45 points et une gifle de la part de Gus, en droit de se sentir insulté. Indigné par le comportement violent de son maître, Edal propose à Bouguereau, qui saigne du nez, de le raccompagner à son atelier. L’atelier de William Adolphe Bouguereau n’est alors que fesses et tétons. Cette spécialité et la maîtrise du peintre ont fixé sa renommée. On vient de loin pour se rincer l’œil ou acheter ses toiles. A l’atelier il est fréquent de croiser de riches parvenus dont beaucoup arrivent des Amériques pour négocier un Bouguereau qui fera cossu dans le saloon qu’ils vont faire construire au fin fond du Far West.
Edal admire la science de Bouguereau. Celui-ci sait si bien exalter les formes féminines avec une pudeur discrète et surtout une sensualité délicate qui fait passer celle de Courbet pour empâtée. Il ne manque jamais d’assister aux séances de pose pour tenter de percer le secret de son nouveau maître, qu’il ne mettra pas bien longtemps à surpasser.

Georgette.
Des grappes de modèles dévêtus gravitent à travers l’atelier, sans plus de pudeur que des pommes dans une soucoupe. Nerik a remarqué la beauté troublante d’une fille du nom de Georgette Malpied, une danseuse assez habile, dit-on, mais qui n’a pas trouvé assez d’engagements pour se passer de ces séances de pose chez Bouguereau, ce qui est déjà en soi un avantage recherché, car le maître paye bien. Georgette est jolie et délurée. Elle évolue sans complexes sur les tapis du vaste atelier vitré, seule ou noyée parmi d’autres corps nus (mais alors on la remarque encore). Elle est alors la maîtresse d’un fifre démobilisé qui passe ses journées à l’attendre en soufflant dans son pipeau devant les ateliers où elle est engagée. Pendant que Georgette se laisse saisir dans toutes les positions par Bouguereau en vue d’une composition qu’il projette, Edal s’essaie discrètement à tenter quelques ébauches. Depuis le portrait de sa mère, il n’a pas eu beaucoup d’occasions de s’affronter au modèle vivant, et encore moins au nu, malgré une tentative pour surprendre sa sœur au tub qui lui avait valu un grand coup de laitière sur le nez, le soir même sur le chemin de la ferme.
Il réalise un bon nombre de croquis de Georgette qui l’aident à mieux saisir l’organisation des lignes et des volumes. Une autre fois, sur cette lancée, il s’empare d’un morceau d’argile qui traîne sur un guéridon et se risque à un modelage. La terre élastique vibre sous ses doigts impatients. Il a la curieuse sensation de pétrir Georgette. Une Georgette en réduction, qu’il ose lui offrir à la fin de la séance. La jeune femme est surprise. Elle n’avait qu’à peine remarqué ce garçon timide qui se tenait toujours parmi les visiteurs dans l’ombre de l’atelier. Elle sourit poliment en recevant ce cadeau qu’elle fourre aussitôt dans son sac en disant « c’est gentil, je le garde pour mon goûter ». Edal la regarde s’éloigner vers le vestiaire dans une souveraine insouciance. Il se demande si la phrase de Georgette se voulait un affront marqué envers quelqu’un d’insignifiant, qui cherche à poser en artiste en se permettant d’offrir une œuvrette sans intérêt à une fille comme elle ? Ou bien il se demande si celle-ci a vraiment pris sa sculpture pour une pâtisserie ou une confiserie ?
Passablement dépité, Edal ne remet plus les pieds chez Bouguereau avant plusieurs semaines. Il craint de devoir affronter à nouveau le mépris de Georgette, si c’est bien ce sentiment qu’elle cherchait à exprimer avec sa déroutante réponse. Dans l’autre cas, il redoute la colère de celle qui se sera laissé aller à croquer en confiance dans une « gourmandise » d’argile fraîche ! Dans son malaise, il va jusqu’à dénigrer les qualités de sa figurine, qu’il revoit soudain comme une brioche grossière et informe, tellement éloignée des lignes gracieuses de Georgette, indigne de ce corps si appétissant.
Lorsqu’il revient chez Bouguereau, il est soulagé mais au fond de lui-même déçu de ne pas y trouver Georgette parmi les modèles empilés dans les poses compliquées qu’affectionne le maître. Celui-ci le renseigne et lui apprend que celle-ci s’est embarquée pour le nouveau monde sur un coup de tête, avec un acheteur américain, un millionnaire tombé fou d’elle. Elle, qui n’a pas hésité à abandonner son fifre qu’on n’entend plus gémir dans la rue. Bouguereau est furieux car il n’en avait pas terminé avec ce modèle. La nouvelle surprend Nerik. Il pensait la demoiselle plus vertueuse, mais il prend alors conscience de sa jalousie et de son désir bafoué. Il exprimera les séquelles du chagrin qui le suffoque tout à coup en sortant, en s’attaquant au modelage d’un énorme bloc de terre, sur la pelouse d’un jardin public des environs. La sculpture qu’il baptisera « Grande cruche n°1 » sera aussitôt détruite par un agent de service, qui tentera plus tard, sur la demande d’un historien, d’en exécuter de mémoire un croquis malhabile, croquis sans intérêt conservé néanmoins aux archives. Lancelac, pour sa part, refusera toujours de donner le moindre aperçu rétrospectif de « Grande cruche n°1 ».
Il ne souhaite alors qu’une seule chose : oublier ce premier chagrin. Oublier Georgette. On va voir qu’il en sera autrement.
Le bon Bouguereau a pris Edal en estime et en considération, malgré l’impression détestable qu’il avait eue devant le Coucher sur la Gueuse. Il a discerné un potentiel, mais il faut d’abord réorienter le jeune artiste trop impétueux qui s’est égaré sur des chemins faciles et tapageurs pour gens à la mode. Il a remarqué et apprécié l’émotion de Nerik devant la belle Georgette, qui ne l’a pas laissé indifférent lui-même malgré la respectabilité et l’air blasé qu’il affiche en général pour ses modèles. Bouguereau retrouve chez ce débutant cet élan qu’il a connu au même âge, qui l’a conduit à devenir ce qu’il est devenu, le maître incontestable de la chair, le spécialiste des poitrines d’albâtre, le champion des croupes trémoussées, le Raphaël turgescent des cuisses généreuses. Il décide de faire d’Edal son élève et peut-être son successeur.
D’un maître académique comme Bouguereau, on s’attendrait à des conseils artistiques dans le respect de la tradition : l’étude des grands classiques, les musées, le Louvre bien sûr, si possible le voyage en Italie, Rome, Florence, Venise, jusqu’à Naples, la Grèce peut-être…
Mais qui pouvait prévoir l’étrange proposition qu’il fait ce jour-là à un Nerik Edal médusé ?

Embarqué.
Le steamer La Lancinante fume le long du môle de Cherbourg, attendant que les passagers embarquent. Edal est à bord depuis l’aube. Il est arrivé la veille dans le port normand et a tenu à assister au chargement délicat d’un grand coffrage de bois pour lequel il semble dépenser beaucoup de prévenance et de soin. Le coffrage renferme une toile que Bouguereau doit expédier en Amérique et que ce dernier a choisi de faire accompagner par quelqu’un en qui il place toute sa confiance, la manipulation et le transport des marchandises délicates présentant toujours des risques. De plus, la peinture à accompagner est une commande spéciale, qui n’a été réglée qu’en acompte et dont le solde doit être versé à la livraison. Pour ces raisons, Bouguereau est heureux de confier cette mission à un Nerik trop enthousiaste à l’idée d’un tel voyage, lui qui n’a connu que ses collines. Lui qui n’a jamais vu la mer !
S’il vomit assez copieusement pendant la traversée, Edal gardera malgré tout une impression positive de sa rencontre avec l’océan. Il passe de longues heures agrippé au bastingage, murmurant des extraits de Victor Hugo pour s’efforcer de ne pas penser durant ses nausées. Certes Edal le terrien souffre du mal de mer, mais Lancelac l’universel est capable de faire face. Entre deux épanchements de bile, on le surprend à siffler du Wagner, forçant le respect des autres passagers qui sont passés du dégoût à l’admiration. Certaines nuits, ballotté dans sa couchette, il tentera d’écrire. Reste de cette expérience marine le recueil de poèmes « Les grosses vagues » où se trouvent sans doute les plus sincères élégies qu’on connaisse adressées aux langueurs océanes. La mouette, l’un de ses plus émouvants haïkus, figure dans ce recueil :
Ça monte et ça descend
Dégommez cette mouette
Et laissez-moi crever !

Enfin la croisière touche à son terme. En arrivant en vue du port de New-York, Edal se sent soulagé. Il se trouve pourtant déçu par la médiocrité du paysage. Il s’attendait à découvrir une cité moderne et opulente aux édifices grandioses à la mesure de sa renommée et de sa prospérité toutes neuves, mais on n’aperçoit sur la rive qu’un entassement vernaculaire de cabanes sans panache et bien rébarbatives. Pas le moindre monument pour marquer l’entrée du port, ce qui lui semble un scandale pour une cité qui cherche à se doter d’une image. Edal, qui a retrouvé la santé et le pied ferme, sort un carnet de croquis et griffonne à la hâte le projet d’une statue qu’il se promet de proposer à l’occasion aux autorités, sait-on jamais. Les péripéties de la suite de son voyage ne lui en laisseront pas le loisir, ce qui est bien regrettable.
A peine Edal a-t-il posé le pied sur le sol du nouveau-monde que les ennuis commencent.

Débarqué.
Passons sur les tracasseries douanières qui noircissent la réputation d’un peuple qu’on aurait voulu plus hospitalier. Sans l’intervention d’un comité d’amateurs qui se mobilise in extremis, le tableau de Bouguereau lui-même manque d’être retourné en Europe, sous prétexte d’outrage aux mœurs. Ces généreux et opportuns admirateurs de l’art français vont aider Edal à faire prendre en charge l’encombrant tableau par la compagnie ferroviaire qui dessert l’ouest sauvage où il est attendu.
Les circonstances de l’attaque du train par une bande de sioux avinés sont encore mal connues, mais on sait que c’est à cette occasion que se perd la trace du tableau de Bouguereau. Plus tard un colon et sa femme prétendront avoir remarqué, en passant près d’un village indien, un horrible tepee de toile décoré de motifs barbares, des morceaux de corps humains découpés, des fragments de femmes dévêtues, dont la représentation leur semblera assez fidèle et plutôt insolite pour le style de ces sauvages. Leur description reste cependant trop sommaire, mais on peut supposer qu’ils ont vus les restes de la toile de Bouguereau, retaillée pour une utilisation inattendue. Bien sûr, la perte du tableau n’est pas de la faute d’Edal, qui ne pouvait s’y opposer, mais le jeune homme accuse le coup comme un échec personnel. Durant trois jours, il reste caché dans un trou, n’osant sortir, dissimulé parmi les nombreux cadavres de voyageurs torturés qui pourrissent le long du ballast. Lui reviennent alors quelques souvenirs frappants de ses lectures d’Arturino Zonkil où il est question de fatalité et de rails de chemin de fer. Il en profite tout de même pour prendre quelques croquis de charognes dans le carnet qu’il garde toujours au fond de sa poche. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Edal n’est pas insensible, ni opportuniste. Bien au contraire. Ce n’est pas encore ici l’occasion d’en débattre. Au terme de cette étude, si le lecteur n’a pas perdu patience, il pourra alors en juger avec plus d’éléments. Un petit quatrain illustre cet épisode :

Eloignez ces corneilles
Dégagez ces vautours
Qui bouffent les orteils
Et gâtent les contours !

Plume-moiz ces volailles
Qui gâchent mon dessin
En tricotant des mailles
Avec les intestins !

C’est encore un couple de colons qui, passant près du charnier, remarquera Edal au fond de son trou et l’aidera à se requinquer dans le confort de leur charriot bâché. Par une chance inouïe (une fois n’est pas coutume), les vaillants colons se rendent justement à Lonebridge, là où le tableau est attendu. Par honnêteté, Edal se doit d’annoncer la mauvaise nouvelle à l’acheteur malchanceux. En entrant dans le saloon, il n’est pas à l’aise, on imagine bien. Il se fraye un chemin vers le grand comptoir parmi les clients excités qui poussent des cris et tirent des coups de feu au plafond en regardant le spectacle de quelques girls se trémoussant sur un podium. Là, Edal reçoit un choc : parmi les filles sur la scène, il vient de reconnaître Georgette !
Edal comprend brusquement que l’acheteur du tableau de Bouguereau n’est autre que le parvenu qui a séduit sa Georgette et l’a emportée dans ses bagages. Voici donc l’avenir que ce rustre promettait à la belle ? Une carrière misérable dans un trou perdu, au fond d’un bouge pour cow-boys ? Nerik est écœuré. Une impulsion irrésistible le fait bondir jusqu’au pied du podium où gigotent les girls. Son amour est encore intact lorsqu’il adresse un grand signe des deux mains à Georgette qui semble n’y prêter qu’une attention blasée. Elle ne reconnait pas le timide sculpteur d’argile de l’atelier parisien. Comment d’ailleurs pourrait-elle s’attendre à le retrouver ici ? Ou bien c’est peut-être qu’elle s’en moque ! A la voir de près, Nerik remarque que Georgette a changé. Ses traits semblent s’être alourdis, elle a pris du poids et l’espèce de pâte élastique qu’elle mâchonne tout en dansant, d’ailleurs avec assez peu de grâce, lui donne un air vulgaire qu’elle n’avait pas à Paris. Une fulgurante superposition d’images comme il en subvient quelquefois à Edal lui fait percevoir Georgette comme une sorte de ruminant domestique, bien loin de la jeune femme pimpante qu’il avait admiré. C’est la première déception de Lancelac qui devra en affronter bien d’autres. Il s’enfuit aussitôt du saloon sans plus s’occuper de la danseuse ni du client de Bouguereau, se promettant toutefois de faire parvenir un courrier aux deux hommes pour expliquer la destinée du tableau.

Lucky la Poisse.
Edal se trouve à présent désœuvré. Sa mission a échouée, il n’a plus rien à faire en Amérique. Il n’a pourtant pas envie de regagner Paris où on connaîtra son échec, ce qui lui sera à coup sûr défavorable dans le milieu sans pitié des artistes. Avec les quelques sous qui lui restent, il achète une mule et une caisse de whisky et décide de tenter sa chance dans l’ouest sauvage. Pour qui voudrait connaître le détail des pitoyables aventures de Lancelac au Far-West, je conseille la lecture de son ouvrage « Voyage avec une mule à travers la déveine ». Sa rencontre avec le terrible Lucky la Poisse est décrite en détails dans cet ouvrage. Nous n’en résumons ici que les grandes lignes.
Un couple de colon qui passe en roulotte ramasse un jour Edal, complètement ivre, allongé en plein désert à côté de sa mule morte. Les braves colons laissent l’ivrogne cuver dans leur chariot avant de le déposer près d’une petite bourgade écrasée de soleil à la frontière du Kansas et du Colorado. Le seul commerce du village fait aussi office de saloon. Il est tenu par une sorte de nabot claudiquant qui évolue à travers sa boutique comme un pirate sur le pont d’un navire, mais un navire encombré d’objets hétéroclites suspendus au plafond ou empilés sur des étagères. Nerik réclame à boire, pourtant il ne peut pas payer, et l’alcool trafiqué que distribue La Poisse est hors de prix. Le commerçant profite d’une situation de monopole pour réaliser des marges astronomiques sur les produits qu’il vend. Nerik propose alors de rendre quelques services contre la boisson, le gîte et le couvert. « Qu’est-ce que tu sais donc faire, pied tendre ? » demande l’autre. « Je sais peindre, sculpter, dessiner ! ». Lucky La Poisse part d’un rire énorme, surprenant pour une si petite carcasse. Il faut préciser que le dit La Poisse est plutôt diminué physiquement : il lui manque une jambe, perdue au poker, une oreille, qui sert de pendentif pectoral à un guerrier comanche, son index droit a été coupé pendant son sommeil par des gamins pour voler son revolver… Pour compléter le portrait, on prétend enfin qu’il a été émasculé par un ours jaloux, alors que Lucky était sur le point de séduire sa femelle. La Poisse se demande ce qu’il peut tirer de ce poivrot français. Peintre a-t-il dit ? Tiens, pourquoi ne pas lui demander de dessiner des cartes à jouer dont le commerce est alors florissant dans l’ouest ? Un français du vieux continent, ça doit sûrement savoir dessiner des rois et des reines ! Edal se met à découper soigneusement des petits morceaux de carton qu’il orne ensuite avec les figures conventionnelles. Mais Edal est un artiste. Il ne peut se résigner à reproduire inlassablement les mêmes figures. Il se prend quelquefois à les interpréter selon son humeur. La dame de cœur se retrouve tantôt à demi-nue avec un tutu rose, jaune ou vert, tantôt se voit représentée la joue gonflée et la bouche déformée par une grimace. Le valet est souvent allongé sur une mule, endormi ou buvant, le roi fume la pipe de Courbet et porte le béret de Bouguereau. Sur les cartes les plus simples, les chiffres sont parfois tracés au pochoir de toutes les couleurs, un cinq pouvant se retrouver sans complexe superposé par-dessus un huit, un deux et un six jusqu’à en rendre la lecture incommode. Le plus insolite est sans doute l’étrange as de carreau blanc sur fond blanc qui lui vaudra les foudres de La Poisse, un bon coup de botte et une menace de renvoi, cette dernière évitée de justesse. C’est qu’au milieu de sa colère, le négociant malin vient d’avoir une idée. Une idée lucrative, beaucoup plus lucrative que les jeux de cartes, et totalement dans les compétences de son employé.

Aventures dans le commerce des cornes.
À l’époque, le commerce le plus florissant de l’ouest américain, juste après celui des armes et de l’alcool frelaté, est celui des objets ethnographiques, témoins de la culture des indiens sauvages, alors en pleine extinction. Parmi ces souvenirs, les plus prisés car les plus rares sont les cornes de bison gravées de dessins pittoresques. Le magasin de Luc La Poisse regorge de couvertures tissées, coiffes emplumées, calumets, haches de guerre, totems, scalps et autres grigris, mais il manque de cornes gravées, difficiles à se procurer car plutôt rares, et dont la demande est pourtant pressante. Les cornes sont faciles à se procurer car les bisons pullulent dans la prairie, c’est une manne ; l’idée du marchand est de faire graver par Edal les cornes de ces mammifères en s’inspirant des motifs indiens ou de ceux qui lui passeront par la tête, le public n’étant pas regardant sur l’authenticité du produit pourvu qu’il fasse de l’effet sur l’étagère ou sur la cheminée. Pendant deux longues années, Edal grave des cornes que lui fournit La Poisse. Les carcasses de centaines de bisons écornés par le marchand et ses sous-traitants pourrissent bientôt dans la plaine ; on n’a pas même pris la peine de prendre la viande ni la fourrure qui sont pourtant d’un assez bon rapport mais sans rapport avec celui du commerce des cornes gravées. Les sioux et les autres tribus qui peuplent alors la plaine et subsistent grâce à la chasse des bisons commencent alors à s’indigner de ces massacres et du gaspillage qui les accompagne. Une délégation se rend un jour à Boston pour déposer une plainte auprès du tribunal. L’opinion, informée par la presse, est scandalisée. Il est question d’un procès contre les trafiquants, mais la procédure est lente et bientôt un autre massacre, celui des indiens, viendra juste à propos mettre un terme à l’instruction du dossier, les plaignants s’étant éteints. Pendant ce temps, Edal grave à tour de main et La Poisse fait fortune en expédiant de pleines caisses de cornes sculptées vers l’Europe et les autres pays civilisés amateurs de folklores exotiques. C’est la seconde fortune de Lucky La Poisse : la première avait été réalisée au cours de la guerre civile. L’opportuniste commerçant avait entreprit de vendre du tabac et des journaux aux armées du nord et du sud qui en manquaient souvent au front. On pouvait voir La Poisse se promener sur le champ de bataille avec un grand panier, agitant un grelot accroché à un chiffon blanc. Les soldats étaient contents de se trouver sur son passage. La Poisse ne faisait jamais crédit aux blessés, mais il lui arrivait parfois d’offrir une réduction aux mourants, ce qui lui valut l’estime bilatérale et le respect des deux camps qu’il alimentait sans distinction ni préjugé. Mais cette prospérité prit fin trop vite avec la reddition de la confédération et la fin des hostilités. La Poisse tenta alors sa chance dans les casinos, autour des tables de poker. C’est là qu’il perdra l’une de ses jambes, misée imprudemment pour tenter de se refaire après avoir englouti toute sa fortune. L’argent accumulé grâce au talent d’Edal ne profita pas longtemps à l’aventurier, car celui-ci périt lors de l’effondrement d’un échafaudage devant la luxueuse banque qu’il était en train de faire bâtir à Denver. Edal n’apprend la mort de son patron que trois mois plus tard pendant lesquels il continue de graver des cornes, trouvant, à défaut d’un salaire confortable qu’on ne lui a jamais proposé, un plaisir simple et sincère dans l’invention sans limite des motifs dont il orne l’ivoire. Beaucoup des cornes gravées qu’on voit dans tous les musées du monde sont en fait des œuvres de Lancelac. Certaines sont même discrètement signées L.L. ou N.E, ou bien portent d’autres signatures improbables qu’une vie ne suffirait pas à inventorier. Plusieurs motifs, notamment ceux des cornes de la collection Vlaminck, trouveront plus tard une postérité chez les premiers cubistes.
Après la disparition de La Poisse, Edal n’est toujours pas tiré d’affaire, mais grâce à sa passion pour les loisirs créatifs, il a au moins cessé de boire.
Ici s’achève la relation des aventures américaines de Lucien Lancelac ; nous renvoyons encore une fois le lecteur, qui se sentirait frustré, à l’ouvrage « Voyage avec une mule à travers la déveine » qui rapporte quantité d’autres anecdotes, comme par exemple, la période du « Buffalo Circus » où Edal se fait engager comme peintre d’enseignes et d’accessoires, ce qui lui vaudra de se lier d’amitié avec le clown Owen auquel il offrira plusieurs idées de sketchs avant-gardiste comme celui où l’on voit Owen le clown se déguiser en… clown. Ce clown est le neveu d’Edgar Poe et le grand-oncle du futur Stan Laurel. Sous l’un de ses nombreux faux-noms, Lancelac écrira également quelques airs de fanfare qui connaîtront un petit succès, seront repris et adaptés plus tard du côté de la Nouvelle Orléans, comme par exemple le célèbre « Owen the same » (Owen le pareil).

Lancelac sort du lot

C’est le titre de la lecture-conférence (avec des images et des chansons) qui a été présentée au festival « Parcours et jardins » les vendredi 22 et samedi 23 mai derniers. Quelques extraits de la biographie de L.Lancelac, sa vie tumultueuse à Sainte-Oxymore, ses amis les plasticiens, ses angoisses et ses espoirs. La vie et l’œuvre de  l’artiste le plus patient des XIXe, XXe et XXIe siècles.

Les « Tamorlapute » on tour.

2015 04 Les DimsN°36

Un petit montage à partir du spectacle (voir beaucoup plus bas). Lucien fut généreusement mis à l’honneur par ces excellentes personnes.

VIE DE LANCELAC 5 (la biographie suite).

Changer de peau.
Son encombrant orgueil une fois remisé, Lancelac, déjà capable d’une belle qualité d’introspection, se met à considérer l’étoffe de ce qui constituait ce défaut trop flagrant. De quelle matière si précieuse se trouvait donc tissée cette étoffe dont il se parait ? A quoi rimait cet orgueil ? A quelle autosatisfaction sans motif, quelle valeur usurpée ? Bien vite les réponses qui se présentent ne pèsent pas lourd, ou bien au contraire pèsent trop lourd et Lancelac, tout penaud, prend conscience du vide qu’il lui reste à combler. Le sentiment d’une honte sans mesure l’envahit. Il souhaiterait disparaitre dans le sol, comme un vulgaire ver de terre auquel il se compare. Sa mère s’inquiète de le voir ramper sur le seuil lorsqu’elle appelle à table. A l’été 1870, il creuse un grand trou près du carré de salades et passe ses journées au fond. Sa tête seule dépasse derrière les laitues. Souvent il emporte un bouquin. Assurément pas l’exemplaire de « Choisi par Dieu » qu’il a d’abord pris soin d’enterrer un peu plus loin. C’est ainsi qu’après avoir vite épuisé « La comédie humaine », il se lance avec un grand bonheur dans la lecture de l’œuvre d’Arturino Zonkil, le grand écrivain patagon alors très en vogue, dont il convaincra Patience de lui commander les ouvrages par la poste, ce qu’elle n’osera lui refuser. Des titres comme « Au fond des choses » et surtout « Si peu ! » seront d’un grand profit pour la constitution d’une personnalité en herbe. Il sera intéressant d’en décrypter les traces au moment d’analyser en profondeur le travail de l’artiste.
Lucien reconstitué se sent apte à retrouver le monde. Il s’apprête au combat. Mais il ne veut plus d’un combat frontal : une vague amertume lui rappelle encore sa honte qu’il voudrait cacher. Depuis le fond de son trou, il a senti émerger une idée : celle de se trouver un pseudonyme. Un pseudonyme pour mieux se faire un nom. Certes Lancelac avancera, mais cette fois il avancera masqué, c’est plus prudent. Ainsi pourra-t-il se présenter au plus près de lui-même, débarrassé de l’artifice d’une posture de soi qui relevait de l’imposture. Mais on y reviendra.

Se faire un nom.
Lucien cherche celui qui claque. Il en épuise une pleine liste dont nous n’avons retenus que les plus notables. La plupart relèvent encore de l’esprit potache qui caractérise l’adolescence : Hubert de Blazac, Roger Larzac, Lombric Abrac, Jacques Erouac (ces premiers pour tenter de conserver la sonorité de son véritable patronyme), Fra Lancelico (par admiration médiévale), Javers Leclair (pour sonner « apache »), jusqu’à Augustine Lejabi (pour soutenir la lutte des femmes). Indiquons également dans le désordre et selon les époques : Jean Vrac, Sony Permute, Pierre-Adolphe Pierre, Arsène Lutin, Jules Jeanval, Edouard Monette, Marcel Dupré, Terence Darabal, Ramuncho Picador, Jean-Gaston Falaise, Marc-Pierre Deroche, Nicolas Lebrun-Houblon, Jean-Philippe Boin… Voilà donc les signatures les plus fréquentes derrière lesquelles se dissimulera le prolifique Lucien Lancelac. Mais on connait surtout celle qui lui vaudra sa première renommée : c’est sous le nom vaguement exotique de Nerik Edal que Lucien présente au salon de 1872 son fameux « Coucher de soleil sur la Gueuse » qui lui apporte la gloire immédiate à cause du scandale qu’il suscite auprès du public. La Gueuse est une minuscule rivière (plutôt un ruisseau) qui traverse Enchevese en passant par le fond du jardin des Lancelac. C’est là, dans la fraîcheur de l’ombre des saules, que le jeune Lucien aime planter son chevalet et s’essayer à ses premières pochades. Il confectionne ses toiles lui-même avec de vieux linges dont on ne veut plus et quelques morceaux de bois assemblées à la va-vite. Au début, Lucien n’a pas les moyens de s’offrir pinceaux et tubes de couleurs. Des pinceaux ? Il n’y a qu’à piéger les écureuils pour arracher les poils de leur queue qu’on fixe ensuite au bout d’un petit bâton avec un peu de colle. La colle est facilement obtenue en réduisant en bouillie les ossements et la peau des lapins du clapier. Pour les couleurs, c’est en broyant les roches des alentours d’Enchevese dont la variété unique semble un cadeau de la nature qu’il obtiendra cette gamme d’ocres, de jaunes et de noirs qui seront la marque de sa réputation future. Les fameux rouges déprimants et les étranges verts poisseux de sa palette ont gardé longtemps leur mystère mais des analyses récentes ont révélé un savant mélange de débris d’insectes, de peaux de poissons, de noyaux de prunes, de tisanes diverses, et de fromages de chèvre dont le secret assemblage n’appartient qu’à lui. Pour obtenir ses bleus, Lancelac cherchera longtemps une recette qui le ferait se démarquer là encore de ses collègues, mais il devra se résigner aux tubes du commerce, ce qu’il a toujours considéré comme un échec, une défaillance dans l’équilibre de sa logique. D’abord le plus souvent déçu par ses premiers essais, d’un geste rageur Lancelac lance ses tableaux dans la rivière. Peu à peu il se plaît à regarder flotter ces sortes d’épaves. La Gueuse se couvre de toiles à peine esquissées dont la peinture se délaie au fil de l’eau, organisant de lentes sinuosités colorées, des arcs-en-ciel tournoyants qui s’étirent sur l’onde comme des satellites autour du rectangle des toiles. Cette vision est une révélation pour le jeune Lucien, qui s’en souvient quand se présente le moment de peindre le « Coucher de soleil sur la Gueuse » aux contours si nébuleux.
La toile à peine sèche, Lancelac griffonne à la hâte sa toute nouvelle signature, Nerik Edal, et s’empresse d’expédier l’œuvre à Paris. On saura plus tard qu’au moment de déballer le tableau, une partie du papier d’emballage restera collée sur différents endroits du paysage, ce qui ajoutera au trouble de l’ensemble et produira le choc que l’on connaît.

Gerveix

Le jury du salon / H. Gerveix

Le jury du salon n’ose prendre le risque de décider si ce papier collé appartient ou non à l’œuvre et préfère ne pas souligner une maladresse dont il pourrait se trouver complice en tentant de l’arracher. Par ailleurs, ne pouvant se permettre de renvoyer à l’expéditeur une œuvre dégradée peut-être à cause d’une manipulation maladroite, on prend la décision d’accrocher le tableau aux cimaises derrière un coin de porte discret. Mais il est remarqué par deux ou trois jeunes peintres avides de curiosités inédites qui s’empressent de le signaler aux critiques.
C’est la nouveauté du collage qui sera en grande partie responsable du succès de l’œuvre, ajoutant un flou à l’ensemble, le signant ainsi d’une transparence opaque qui l’érige en oxymore poétique. Le tableau est admiré par Stéphane Mallarmé qui en tirera des conclusions déterminantes pour la modernité. Verlaine lui consacrera le poème « Bouillie de couleurs «  :

Gueuse vomie, rivière glauque
Où le ciel lui-même n’ose se refléter
Carpes lubriques, grenouilles en cloques
Quelles bêtes horribles semblent y patauger ?…etc.

En attendant, Edal est reconnu. On le réclame à Paris.
Mais Lancelac n’est pas encore prêt à se montrer.

Edal peint.
Tout de même un peu surpris par ce succès rapide, Lancelac veut vérifier la solidité de son talent. Il a admis la touche de hasard, l’ingrédient du succès, comme une part constituante de sa personnalité. « Choisi par Dieu » lui revient en pleine face. Dieu sans doute, ou quelqu’un du même ordre a montré sa patte avec le morceau de papier collé au bon endroit, au bon moment. Avec un tel appui à ses côtés, Lucien n’a rien à redouter. Il peut peindre. Plutôt, il fait peindre Edal. Alors, sans relâche, Edal peint, il laisse agir la magie de ses mains, consommant toiles et pinceaux, grattant la roche, décimant lapins et écureuils comme jamais par la suite. Les tableaux s’accumulent dans la grange qui lui sert d’atelier. Patience n’ose plus étendre son linge de crainte de le voir transformé en chefs-d’œuvre. Pendant ce temps, à paris, après un temps d’impatience, on commence à se désintéresser de Nerik Edal. Bien sûr, sous les feux de l’actualité, on a vu et remarqué le « Coucher de soleil sur la Gueuse » dans l’agitation du salon, mais on ne connaît rien d’autre du peintre mystérieux qui se cache derrière. D’ailleurs peu de monde s’en soucie une fois l’événement passé. La toile a été vendue à un collectionneur de tableaux de rivières qui avouera plus tard l’avoir acquise plus pour nourrir son goût pour la pêche que pour celui de l’art. Lancelac reçoit cependant l’argent avec empressement, car la famille est pauvre et il veut doter sa petite sœur arrivée en âge de se marier.

crevé!2 !

Fig.12. Crevé ! Huile sur toile crevée. Lancelac 1940.

Patience.
Comment est venu à Lucien le goût de la peinture ? Le plus ancien tableau retrouvé, signé Lucien Laflac d’une écriture encore timide, est une tentative de portrait de sa mère qu’il a décidé d’exécuter en guise de cadeau. Patience pose avec complaisance, pour lui faire plaisir. Le tableau est une croûte mais qu’importe, l’intention est généreuse. C’est un petit format car il est peint sur un napperon ajouré. Patience ne reconnait pas du tout ses traits qui paraissent encore plus fatigués que de nature, épuisés de peinture, alourdis de matière comme pour colmater les trous du napperon. En revanche, elle reconnaît sous la peinture l’ouvrage brodé qu’elle venait de terminer pour le compte d’une bourgeoise du canton. Mais la bonne femme recevra pourtant l’œuvre de son fils avec une reconnaissance à peine forcée et une admiration discrète conforme à sa modestie. Le portrait finira au grenier où on le retrouvera un jour sous un tas de revues de mode périmées. La mère encourage cependant son fils à persévérer. Elle préfère le voir peindre que passer ses journées à lire dans un trou. Comme elle s’inquiète pour ses napperons, elle a collecté auprès des voisines un monceau de vieux linges élimés ou mités qu’elle s’empresse de mettre à la disposition du nouveau passe-temps de Lucien. Mais bientôt les trous des linges agacent le peintre en herbe, lassé de devoir contourner ces obstacles qu’il considère comme autant de surfaces perdues pour l’art. Il se fâche d’apercevoir le ciel à travers ses paysages, de remarquer le crépi au fond d’une forêt d’automne qu’il vient de suspendre au mur. Le petit tableau « Crevé! » dont nous reproduisons ci-dessus la photographie ne date pas de cette époque, mais il parait évident que Lancelac se souvient de ses débuts, pour peindre, bien plus tard, cette charmante petite scène de crevaison au trou bien réel (fig.12).
Pour l’heure, il se met à bricoler des sortes de châssis pour y tendre des tissus solides qu’il déniche dans les armoires. On connait la suite.

VIE DE LANCELAC 4 (biographie, la suite)

Orgueil.
Le temps passe, Lucien atteint ses onze ans. Bientôt lui-aussi va devoir partir pour l’internat où il redoute de retrouver le Dru dont les nouvelles ne laissent pas deviner un développement louable. Le cadet cherche sa voie. Il s’interroge sur l’avenir. Le livre posé sur sa table de nuit lui rappelle en permanence la question qu’il sous-tend : « à quoi suis-je destiné ? ». Lucien devient rêveur, il affiche un air absent qui se remarque. Un soir, sur la route de la ferme, Toinette lui place entre les mains la laitière qu’elle n’a plus envie de porter, mais la poignée glisse le long des doigts du garçon qui ne semble pas en sentir le contact et le lait se répand sur la route.
Souvent, Lucien passe des nuits blanches à réfléchir ou à rêvasser. Il reste des heures assis devant la fenêtre à contempler le paysage nocturne. C’est une nuit de printemps, un joli mois de mai au ciel rempli d’étoiles. Soudain une vive lueur illumine un court instant la chambre, Lucien reste pétrifié. Au matin, tout fébrile, il prétend avoir vu voler une boule de feu à travers le ciel. Son doigt montre en même temps la direction du sud. On s’inquiète, d’autant qu’il est le seul à évoquer le phénomène. Patience est à bout. Affolée elle court chercher le docteur Placide qui habite à quelques kilomètres. Le médecin examine Lucien, l’interroge et lui fait décrire la scène. Inlassablement, et comme hébété, le jeune Lancelac répète le même geste vif en direction du sud. Le docteur Placide est un homme de science, il sait observer les êtres et les choses. Il a certainement aperçu près du lit l’exemplaire de « Choisi par Dieu ». Pour ne pas affoler la mère et la fille, il se réserve de diagnostiquer ce que lui-même semble redouter. Il conclut à un simple surmenage en promettant de revenir dans quelques jours pour prendre des nouvelles. En attendant, il faut que Lucien se repose et le médecin lui prescrit quelques potions.
Trois jours après ces faits, on voit arriver au galop le docteur Placide qui saute de sa monture en agitant une feuille de journal. Lui aussi parait très agité. Encore tout essoufflé, il brandit le journal sous les yeux de Patience qui reste interdite.
– « Une comète ! » s’écrie le docteur. « C’est une comète qui a traversé l’atmosphère dans la nuit du 14 mai, c’est écrit là, lisez-donc ! Voilà ce que votre fils a vu. Comme c’était au beau milieu de la nuit, il est normal que peu l’aient pu apercevoir ».
L’article de journal précise les faits : il ne s’agit pas exactement d’une comète comme le clame le docteur dans son excitation, mais d’une météorite. Un morceau de roche qui s’est abattu sur le sol français et dont on vient de retrouver les fragments aux portes d’un village du sud-ouest, la commune d’Orgueil. Une chondrite carbonée de type CI1 et d’une masse de 14 kg qu’on connait dans le monde entier comme la fameuse météorite d’Orgueil.
L’angoisse de la famille retombe elle aussi très vite et la vie reprend son cours paisible. Après une bonne cure de sommeil, Lucien retrouve l’équilibre et le sens commun. Ou du moins c’est ce qu’il laisse paraître pour ne pas plus inquiéter son entourage, car en fait, il a trouvé l’article du journal abandonné par le docteur Placide. Au lieu de l’apaiser par l’explication naturelle du phénomène dont il a été témoin, l’article est responsable d’un effet pervers ; Lucien n’a retenu qu’un mot : Orgueil. A ses yeux, ce mot prend le sens d’un nouveau signe du ciel tracé comme pour lui seul, comme pour lui désigner le chemin. Si le hasard cosmique s’était mêlé de balistique, il n’avait qu’une chance infinitésimale de choisir précisément ce site parmi les innombrables points de chute potentiels qui jouxtent ou environnent Orgueil. Pour Lucien, il est évident que le hasard n’était pas de la partie. De plus, pour l’occasion, ce nom commun se présente en nom propre. Il arbore ici une majuscule qui lui donne l’apparence d’un patronyme renforçant encore sa portée. « Je serai Orgueil » songe Lucien, « Je Suis Orgueil ! » se prend-il de clamer tout bas.

Interne.
A la rentrée 1865, Lucien quitte Enchevese pour le pensionnat de Vierzon, refusant d’aller à Bourges où son frère redouble classe sur classe. On connait par le témoignage des maîtres le parcours scolaire de Lancelac, celui-ci se résume facilement : études correctes. Cependant Lucien ne laissera pas un souvenir favorable de son passage au collège de Vierzon. Il reçoit les compliments contraints de ses maîtres pour son assiduité et sa capacité à apprendre, mais ceux-ci demeurent mitigés. On ne pourra s’empêcher de souligner l’attitude hautaine, souvent dédaigneuse qu’il affiche envers ses camarades et même envers ses professeurs. On retrouve dans ses cahiers des notes pleines de fiel pour qualifier tel ou tel, le plus souvent en regard d’un petit portrait caricaturé en quelques coups de crayon acerbes, où l’on reconnaît sans hésiter des personnages du pensionnat. Lucien semble mépriser son entourage, il donne le sentiment de se sentir supérieur, il ne se lie avec personne. En classe, il choisit de préférence un pupitre solitaire. Après les cours, il se retire dans un coin isolé, le plus loin possible des lieux fréquentés. Tantôt il se plonge dans la lecture, tantôt il semble écrire ou dessiner. On préfère ne pas le déranger.
Des trois années que Lucien passera au pensionnat, on ne lui connaîtra pas de liaison d’amitié. Aucun maître, aucun pensionnaire ne parviendra à récolter la moindre confidence en dehors du stricte nécessaire des affaires scolaires. Le silence de Lucien confine au mystère. Un courrier envoyé à sa mère depuis Vierzon pour signaler l’inquiétude de ses maîtres à ce propos restera apparemment sans réponse de Patience, ainsi que le déplore la direction dans une note retrouvée aux archives.
L’épisode de sa rencontre avec Meaulnes intervient vers la fin de cette période. Celui-ci vient d’intégrer le pensionnat de Vierzon où il ne fera qu’un très rapide passage, le temps de déballer sa malle et de proposer de partager un clafouti qu’on a confectionné pour lui, à son voisin de litée qui n’est autre que Lancelac. Meaulnes, en quête d’un peu de sympathie sinon d’amitié dans ce pensionnat lugubre qu’il découvre à peine, tend gentiment une belle part vers Lucien qui, fidèle à sa réputation, ne daigne même pas tourner la tête. Meaulnes insiste poliment, questionne, paraît tout indigné d’une telle vexation injustifiée. Brusquement, Lancelac balance une pichenette sur le bras du pauvre diable qui laisse choir le clafouti au sol. Meaulnes est au bord des larmes : quel accueil ! Il paraît pitoyable, d’autant plus qu’il se baisse pour ramasser les débris du gâteau et que Lucien le toise d’en haut avec tout le dédain dont il est capable. « Ce pauvre petit Meaulnes ! » seront les seules paroles lâchées par Lancelac, paroles injustement méprisantes pour celui qui bientôt se voit affublé du sobriquet « le petit Meaulnes » par l’ensemble du pensionnat, ce qu’il ne supporte pas longtemps, on peut le comprendre. Il s’empresse de se plaindre à juste titre et d’écrire pour qu’on l’envoie ailleurs trouver une reconnaissance qu’on lui refuse ici. Toute sa vie, Lancelac regrettera ce geste et surtout l’occasion d’une rencontre qui aurait pu alimenter une amitié féconde dans une période où la solitude pointait déjà son nez.
Cet épisode d’incivilité gratuite et de manquement à la camaraderie, après tout le reste, vaut à Lancelac d’être finalement prié à son tour de chercher un autre établissement. Mais son dossier le suit, dans lequel il est indiqué ses mauvais penchants en contrepoint de ses bons résultats. Lucien souhaiterait pouvoir poursuivre des études dont il a pris le goût, mais le lycée n’est pas encore gratuit, et une première demande de bourse lui est refusée au motif de son comportement social. Après quelques tentatives tout aussi infructueuses, Lancelac se rend compte de la situation et commence à regretter son attitude, cause de cette défaveur. Après un temps de découragement, il prend la décision de remédier à son caractère trop infatué. Ce rôle s’avère n’être qu’un jeu, une composition puérile qui semblait devoir lui offrir une personnalité par défaut. Personnalité factice qu’à présent il rejette comme un déguisement dont on se débarrasse.

VIE DE LANCELAC 3 (la biographie suite)

Le livre.
La vie de Lancelac, comme on va le constater, n’est qu’une succession d’injustices et de peines. Beaucoup à sa place auraient abandonné la lutte, mais l’opiniâtreté ou la déroutante candeur de Lucien qui se manifestent dès le plus jeune âge, le poussent toujours à persévérer malgré l’adversité ou la malchance. C’est ce qui fera sa valeur. Presqu’un style.
A peine atteint-il l’étagère que l’une des échasses qui soutiennent Lucien se prend à déraper sur les tomettes cirées, et voilà le garçon par terre avec une bonne entorse qui lui fait pousser des cris et l’empêche de se relever. C’est ainsi que le découvrent sa mère et sa sœur au retour des courses. On s’affole mais on se console car cela aurait pu être pire. On l’aide à se relever. On le gronde. On le questionne. Lucien ne desserre pas les dents ; sa main droite est crispée sur un livre, le seul qu’il a réussi à agripper en tombant.
Un mystère entoure le titre du livre que Lancelac serre entre ses doigts. Ses premiers biographes tentent des conjectures qui paraissent aujourd’hui trop facilement symboliques, parfois anachroniques ou risibles (mais la vie de Lancelac est semée d’anachronismes dont il est trop facile de se moquer), passant plutôt pour le reflet du souhait de leurs auteurs. C’est ainsi qu’on trouvera le plus souvent cités la Bible, Illusions perdues (H. de Balzac), Les Hauts de Hurlevent (E. Brontë), Premier de cordée (Frison-Roche), La chute (A. Camus. Qui pourtant ne sera écrit que longtemps après même si on sait que Lancelac eût l’occasion en d’autres temps de lire avec passion cet ouvrage comme d’ailleurs ceux précités). Le titre véritable ne sera sans doute jamais dévoilé, tant Lancelac lui-même s’obstinera à en entretenir le secret pour donner encore plus de poids à l’anecdote, mais une intuition personnelle me conduit à proposer ma propre hypothèse.
On sait l’importance initiatrice que Lancelac attachera tout au long de son existence à l’événement qui lui fit saisir ce titre plutôt qu’un autre, et les interrogations récurrentes qu’il portera sur les effets du hasard jetteront les bases de sa fascination et de son inquiétude face au déterminisme. Il m’est advenu personnellement une curieuse aventure que j’ose rapporter ici car elle me parait en relation et éclaire peut-être notre sujet d’une lumière nouvelle sinon inattendue. J’ai déniché un jour, au marché aux puces, un petit ouvrage fatigué, de facture ancienne, début XIXe, dont tout d’abord la reliure m’attira, puis le titre amusant, plus naïf que pédant : Choisi par Dieu. Le contenu ne désignait que le rapport convenu d’une vocation religieuse maladroitement rédigé par un obscur abbé bourguignon. Cependant le titre et les circonstances qui me le firent remarquer réveillèrent en écho l’anecdote du livre de Lancelac sur laquelle je m’interrogeais après d’autres. Choisi par Dieu portait une date d’impression en chiffres romains : MDCCCXXII (1822). C’était l’un de ces ouvrages édifiants que l’on pouvait recevoir en prix d’honneur ou d’excellence dans nos écoles d’autrefois avant les réformes laïques. J’osai un raccourci audacieux : peut-être l’Evariste ou Patience l’avaient-ils placé là sur l’étagère parmi les trophées de leur existence ? Peut-être était-ce un exemplaire semblable au mien que Lucien serrait entre ses mains ce jour de 1864 ? Peut-être était-ce ce même exemplaire qui finissait ou continuait son existence entre les miennes ? Ceci n’est bien sûr qu’une suite d’hypothèses, mais je suis tenté d’y voir le signe d’une transmission.

Choisi par …
Avant de s’aventurer sur les conséquences possibles que la révélation d’un tel titre pourrait avoir sur la vie de Lancelac comme d’ailleurs de tout être humain, il est important de ne pas oublier qu’il s’agit ici d’une simple hypothèse parmi d’autres. Evidemment celle-ci prend un tour singulier, plus impliquant encore que les autres propositions. On imagine alors les interrogations que l’esprit du jeune Lancelac peut y avoir fondées et le retentissement possible de celles-ci sur le déroulement d’une vie. A la lumière de l’anecdote qu’on connait, l’affirmation « choisi par Dieu » se teinte ici un double sens fulgurant : d’un côté c’est Dieu lui-même qui semble remarquer celui qu’il désigne par l’effet d’un faux hasard organisé, mais d’un autre côté « choisi par Dieu » devient peut-être l’annonce explicite de la « divinité » offerte à celui qui choisit ce livre au milieu d’un tas d’autres ! L’enjeu est d’importance, vertigineux si l’on prend en compte l’aller-retour entre les deux probabilités ouvertes par l’interprétation d’un tel signe.
Laissons provisoirement suspendues les questions que soulève cette semi-fiction dont l’essentiel sera débattu plus loin à la lumière de l’œuvre, pour revenir à l’emprise immédiate du fait sur le jeune Lucien et aux conséquences qui en découlent.

Pompier.
Jusqu’alors, la vocation exprimée de Lucien lorsqu’on l’interrogeait sur ses espoirs d’avenir n’avait qu’un seul contour : pompier. A l’occasion d’un défilé, il avait admiré l’uniforme, les casques brillants, le port altier de ce corps d’élite, le luxe rutilant des engins qu’il manipule. Jusqu’à en exaspérer son entourage, Lucien répétait avec insistance « je serai pompier ». Tout Enchevese était informé. Il suffisait de voir le garçonnet, coiffé d’un plumet de fortune, cavaler dans les rues à califourchon sur un bâton en criant « au feu, au feu ! » ou bien « ding, dong ! » (à l’époque les pompiers agitaient une cloche) pour comprendre aussitôt que le petit Lucien se rangeait dans la norme des enfants mâles de son temps et de son milieu, fascinés par l’apparence et la virilité des uniformes. Rien ne semblait laisser supposer les prémices d’un destin plus choisi.
Pourtant, on aurait pu entendre en palimpseste sous ce cri, l’intuition d’un engagement artistique qui allait conduire Lancelac à rejoindre un jour ce mouvement de peintres, de sculpteurs ou parfois d’auteurs que le siècle apportait, les désignant précisément de ce nom : les pompiers, et dont Lancelac se fera le fidèle porte-parole, attardé jusqu’à nous. J’admets que ceci est facile à dire aujourd’hui quand on connait la suite.

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On sait à quoi ressemble un tableau pompier, on en connait plus ou moins les recettes : un sujet édifiant, plutôt moralisateur, historique ou mythologique, si possible teinté d’érotisme inavoué, ou tout au moins peuplé d’armures et de casques qui lui valent précisément cette appellation de « pompier » que certains considèrent péjorative mais que Lancelac embrassera fièrement et dont il portera courageusement le cimier, flambeau tardif, vaillante flammèche égarée dans l’obscurité du 20e siècle et jusque dans le 21e débutant.

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L’interférence du livre Choisi par Dieu mêlée à l’accident, ou plutôt l’incident qui en accompagne la découverte plongent à coup sûr Lucien dans des considérations qui le dépassent. Poursuivons mon hypothèse : d’abord il se voit au garde à vous devant Dieu, en uniforme doré de « Pompier Divin », sans trop devoir comprendre ce que ce rôle peut engager comme pratique. D’autres à sa place, plus exaltés, auraient pu y deviner un appel mystique et se seraient sans doute élancés dans l’action héroïque, déversant des seaux d’eau bénite sur les incendies allumés par la pensée athée dans les fièvres de la révolution. Lancelac, moins prosaïque, se contente de penser qu’une simple vie de brigade, serait-elle mystique, ne peut pas se placer à la hauteur de ce message, et qu’il faut encore grandir pour tenter d’en appréhender la pleine portée. Le pressentiment d’une plus haute signification le fait s’écarter de la piste des pompiers de toutes sortes. Provisoirement comme on verra.

VIE DE LANCELAC 2 (la biographie suite)

Chapitre 1

Pour commencer, il faut envisager le paysage d’une France agricole nourrie de traditions rurales qui se répètent siècle après siècle. Nous sommes en 1853 quelque-part entre Sologne et Sancerrois, un pays douillet, éloigné des frontières, abrité dans ses collines et derrière ses forêts, même si la rudesse de la vie paysanne s’y exprime comme ailleurs avec ses joies mesurées, ses peines, sa misère parfois. Le petit Lucien vient de naître. C’est le deuxième enfant de Patience Pochaite, brodeuse, et d’Evariste Lancelac, mécanicien. Patience vient de lorraine (son père, Odilon Pochaite, est alors maire du petit village de Sfahlt près de Nancy). Jeune homme, Evariste Lancelac s’est engagé comme volontaire dans la garde mobile pour voir du pays et par goût des armes. En 1849 il est en garnison à Nancy. C’est au cours d’un bal que Patience et Evariste vont faire connaissance. Peu de temps après leur mariage, les circonstances obligent le jeune homme à quitter l’armée ; par décision du gouvernement, on réduit de moitié les effectifs. Evariste, comme beaucoup d’autres, fera les frais de cette opération. Les jeunes époux quittent alors la Lorraine et vont s’installer dans le village d’Enchevese. Ils occupent la maison des Lancelac dont Evariste vient d’hériter après le décès de ses parents à cause de l’alcool (le père détenait la concession de l’alambic local). C’est dans ce contexte que vont s’ouvrir les yeux du petit Lucien.

Le paysage.
Une succession de vallées modestes encadrées de collines douces où s’enchevêtrent des prés ou des champs bordés de futaies. Un quadrillage vernaculaire, ouvrage imbriqué de l’homme et de la nature, qui va contribuer à mettre en place chez l’enfant en éveil ce désir de recadrer, d’organiser les choses dans un désordre compliqué, contradictoire, polémique, qui sera plus tard la marque de son talent après avoir été celle du comportement critiqué de ses jeunes années. Des témoignages font état de l’étrange capharnaüm, pourtant strictement ordonnancé selon lui (malgré l’incompréhension de sa mère), qui caractérisait le rangement de ses jouets dans sa chambrette.

Les parents.
L’Evariste, comme on le nomme au village, n’a pas choisi sa vocation. Destiné par affinité à la pratique militaire (il est, semble-t-il, un excellent canonnier), il a dû cependant renoncer au beau métier des armes et à la vie de garnison pour nourrir la jeune famille. Son goût et ses connaissances pour la mécanique le poussent à s’orienter vers le métier de réparateur de cycles, misant sur l’engouement que va susciter la bicyclette et sur sa diffusion dans les campagnes. Pour lui, c’est un pis-aller. Pourtant l’intuition d’Evariste Lancelac est louable, presque géniale pour l’époque mais se révèle bien vite, par le fait même, une fatale utopie. En effet, dans les années 1850, celle qu’on nommera un jour la petite reine n’est pas encore inventée. Il faudra attendre quelques années, et sa commercialisation ne débutera que bien plus tard vers 1862. Inutile et vacant derrière son comptoir neuf en noyer verni, au fond de la boutique vide, Evariste qui a englouti le pécule familial dans l’achat d’un coûteux pas-de-porte se voit bientôt conduit à la faillite. Il tentera sans conviction de se reconvertir dans la vente de brouettes d’occasions qu’il rafistole, mais là encore c’est un échec. Son humilité, sa discrétion le préservent de l’emprise d’un quelconque désespoir, mais l’insuccès et la déception de soi l’assignent désormais à ne plus entreprendre. Il s’éteint précocement victime d’un mauvais rhume à la fin de l’hiver 1855, année de l’invention de la bicyclette. C’est Patience, soudain veuve, qui se trouve chargée de faire vivre la famille en brodant des nappes et des napperons qu’elle orne de pompons compliqués qui lui valent une certaine réputation et suffisamment de commandes pour affronter le quotidien, mais chichement et sans fioritures.

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Pièces de vélo diverses

Un sourire pourtant.
Lucien a six ans, il est entouré de son grand frère Onésime âgé de huit ans et de sa sœur cadette Marie-Antoinette, trois ans. Le père est mort voici bientôt cinq ans (la zone d’ombre qui entoure la généalogie de Marie-Antoinette n’est pas l’objet de cette étude), les trois enfants se rendent en flânant à la ferme voisine pour acheter le lait, comme chaque soir. Mais chaque soir, le même schéma se reproduit avec peu de variantes ; les enfants se disputent pour tenir la laitière en zinc, responsabilité que chacun convoite. Aujourd’hui, comme presque toujours, c’est encore Onésime qui arbore le précieux objet, sous prétexte de son âge et menace de sa force. Lucien marche à ses côtés en boudant. Un peu plus loin en arrière trottine Antoinette reniflant entre deux crises de larmes. Onésime, qu’on surnomme « le Dru » à cause de son regard sombre et de son caractère inflexible, exhibe fièrement à son bras, comme une enseigne, le signe de son importance en entrant dans la cour de la ferme. Les meuglements qui résonnent dans l’étable couvrent à peine les pleurs de la petite sœur. La fermière connait bien le rituel. D’ordinaire elle s’en accommode : ce ne sont pas ses affaires ! Chacun sa peine et son fardeau. Mais cette fois elle s’en émeut quand-même et, après l’avoir rempli de bon lait chaud à l’aide de l’entonnoir, tend le récipient à Toinette qui s’en empare prestement. Le triste visage de la petite s’éclaire, montre un semblant de sourire. Lucien n’oubliera pas ce sourire hésitant, tremblotant, à peine esquissé sur les lèvres de sa cadette qui lui fera trouver plus tard d’une décevante fadeur celui de Mona-Lisa au Louvre.
La franchise naïve des sentiments rustiques prendront chez lui toujours le pas sur la sophistication complexe des attitudes cultivées.
A peine sorti de l’enceinte de la ferme, « le Dru » arrache la laitière des mains de sa sœur qui n’a d’autre choix que se remettre à pleurer en suppliant, pendant que, rongeant son frein, Lucien piétine les bouses en serrant ses petits poings. L’image est pathétique mais belle comme un Greuze. Elle aussi se fixe dans la rétine du futur peintre.

Grandir.
C’est dès lors la principale obsession de Lucien, l’occupation de ses journées, ces interminables journées qui finissent presque toujours par l’épisode de la laitière et la lutte sans espoir qui s’y attache : grandir pour égaler et surtout dépasser cet imbécile d’Onésime qui ne songe qu’à étaler son pouvoir facile devant les enfants du village. Son plus grand plaisir consiste à mettre en évidence l’insignifiance de ses cadets, sans indulgence pour leur âge et sans jamais faire preuve de la moindre solidarité fraternelle. Dans ces campagnes, la rudesse des mœurs d’alors ne laisse pas beaucoup de place à la pitié ou la compassion, malgré les efforts du curé et ses sermons sur la tolérance, l’entraide, la charité. Cependant « le Dru » est un cas, un sommet dans son genre et sa réputation d’irascible a fini par désespérer sa mère qui subit à son tour les malveillances de son aîné. Lancelac ne rêve donc que de grandir pour acquérir la force de contrer son frère, venger sa sœur et apaiser sa mère.
Grandir pour s’élever au-dessus de ce monde de bassesses, atteindre l’étagère au-dessus de la cheminée où s’alignent les quelques livres que possède la famille et dont les tranches reliées luisent mystérieusement dans la lumière du poêle qui, par sa position improbable empêche justement de les attraper. Il faudrait l’installation d’un escabeau qui se trouverait pourtant ainsi dangereusement penché, exposant l’imprudent au danger de s’affaler sur le poêle. Ces livres ne sont pas nombreux, à peine une douzaine, on ne sait plus qui les a posés là mais c’était forcément avant l’installation du gros poêle en fonte. Personne ne se risquait jamais à les convoiter, personne ne se souvenait les avoir jamais lus, ni n’aurait su dire quels étaient leurs titres et de quoi ils parlaient. La poussière devait s’accumuler sur le dessus, mais on ne pouvait s’en rendre compte vu d’en bas. Ces livres obsédaient Lucien qui passait des heures à les regarder depuis le carrelage du salon, imaginant des contenus fabuleux tout au long de pages étonnantes comme des contrées sans limites. Des livres, il y en avait bien à l’école du curé, mais ce n’étaient principalement que des missels, des catéchismes, des recueils de morale ou d’histoire sainte. Il y en avait tout de même quelques-uns aux gravures tourmentées et fascinantes, mais en trop petit nombre : une histoire de France, un Don Quichotte, les fables de La Fontaine… ainsi qu’un ouvrage illustré de bricolage élémentaire dont la fréquentation se révéla décisive pour la formation de Lucien.
L’escalade de l’étagère aux livres fut la grande affaire de sa onzième année. Son plan mûrit pendant trois mois. Profitant de l’absence de son frère parti pour l’internat, celui-ci ne pouvant donc plus entraver la réalisation du projet, Lucien se consacra à la fabrication d’une paire d’échasses en bois d’après un modèle présenté dans le recueil du curé. Il passa les quelques mois suivants à s’entraîner à évoluer en équilibre sur ces piquets et le jour venu, alors que Patience et Marie-Antoinette s’étaient rendues à la ville pour l’occasion des soldes de printemps, il s’élança depuis le grand fauteuil en contournant la table et, enjambant le poêle qui était éteint en cette saison, posa enfin les mains sur l’étagère.